Mot du président
Hervé Diaz

Il y a une phrase d’Emerson que je relis souvent : « La seule façon d’avoir un ami est d’en être un soi-même. » Elle semble modeste. Elle ne l’est pas. Dans un monde économique devenu kafkaïen — où la donnée circule plus vite que le sens, où la valeur d’une entreprise peut être divisée par deux en une séance boursière, où l’intelligence artificielle réécrit chaque trimestre ce qu’elle réécrivait le trimestre précédent — cette phrase reste la seule boussole qui n’a jamais failli : ce sont les liens entre les hommes, et non les algorithmes, qui décident de ce qui dure.
Les chiffres, pourtant, donnent le vertige. McKinsey estime que l’intelligence artificielle générative pourrait ajouter chaque année entre 2 600 et 4 400 milliards de dollars à l’économie mondiale, et jusqu’à 13 000 milliards de dollars d’ici 2030 — soit 16 % de PIB mondial supplémentaire (McKinsey Global Institute, 2023-2025). En France, l’OCDE distingue déjà trois économies qui se chevauchent : des emplois supprimés (10 à 15 %), des emplois transformés (60 à 70 %), des emplois augmentés (15 à 20 %) — la même transition vécue à trois vitesses différentes, dans la même entreprise, parfois dans la même équipe (OCDE, Perspectives de l’emploi). Le marché mondial de l’IA, lui, passera de 244 milliards de dollars en 2025 à près de 800 milliards en 2028. Ces ordres de grandeur ne se lisent pas, ils se ressentent : c’est toute une génération de dirigeants qui pilote à vue une économie dont la volatilité n’a plus d’équivalent historique récent.
Face à cela, deux tentations. La première est de se réfugier dans la technique, de croire qu’un modèle de plus, un tableau de bord de plus, suffira à dompter l’incertitude. La seconde — la nôtre — est de revenir à ce que Léopold Sédar Senghor appelait la civilisation de l’universel : cette conviction que le progrès n’a de valeur que s’il relie, et non s’il isole. Former des managers et des entrepreneurs en 2026, ce n’est plus seulement leur apprendre à lire un bilan. C’est leur apprendre à rester des humains reliés à d’autres humains, au moment précis où la machine leur promet de pouvoir s’en passer.
C’est le pari que nous faisons, chaque jour, à l’École de Commerce de Lyon : la rigueur économique et la maîtrise de l’intelligence artificielle, oui — sans concession, parce que le monde ne nous attendra pas. Mais jamais sans la conscience que la durabilité d’une entreprise, comme celle d’un lien, se construit dans la durée et se prouve dans l’épreuve. Nos étudiants ne sortiront pas seulement formés à l’incertitude. Ils sortiront armés pour la traverser ensemble.
C’est notre ambition. C’est notre espérance. Et je crois, sincèrement, qu’elle est fondée.
